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Robert Linssen

LE NIRVANA ET LA CONSCIENCE

Extrait du n° 17 de la revue Spiritualité (Avril 1946).


LE nirvâna est-il l'inconscience? N'est-il pas plutôt une conscience infiniment sublimée?

De la conscience de soi ordinaire il n'est pas question. La conscience présupposant en général la perception de contrastes, implique la multiplicité. Elle résulte de l'interférence active de principes opposés. Et nous savons que l'expérience nirvânique abolit toute multiplicité. L'une de ses caractéristiques est l'évanouissement de l'illusion de la séparativité. Arrivé à un tel état, l'homme sent et voit l'Unité. Mieux encore, il la vit. Étant devenu comme rien, s'étant affranchi de l'illusion d'être une entité indépendante, séparée, il est en toutes choses. Il vit en tous les êtres, en toutes les choses d'essence profonde qui constitue leur plus précieuse richesse. Comment peut-il y accéder? Parce qu'étant affranchi de son égoïsme, il a pu saisir en dedans de lui-même, au delà de lui-même, l'essence de son être qui est l'ÊTRE de toutes les choses, l'ÊTRE de tous les êtres.

Cette expérience peut revêtir un caractère d'une telle acuité, que soudain, par une étrange magie, l'Univers des profondeurs révèle au chercheur la lumineuse splendeur de son intériorité. Il s'agit ici d'une des plus curieuses expériences de la vie unitive. Elle constitue l'un des plus troublants paradoxes pour l'intellect. Parce qu'au cours de cette expérience, l'organe de la contemplation, le sujet spectateur et le spectacle lui-même s'évanouissent. Ils font place à l'ineffable unité d'un océan de Lumière.

La puissance d'une telle expérience est au-delà des mots. L'éclat fulgurant de la vision nouvelle emplit à jamais l'âme du chercheur d'une Joie divine. Cette joie n'est pas la sienne, mais celle du Réel, qui en lui et par lui se retrouve. L'homme sent qu'il a touché la substantialité profonde du monde. Il sent qu'il a appréhendé la source de toutes les grâces dont se sont abreuvées les âmes de tant de mystiques. Et point capital: l'homme dans cet état, sent, voit et vit dans une acuité de perception extraordinaire, une réalité en face de laquelle le monde extérieur semble s'évanouir. Il ne commettra pas l'erreur de le nier, mais au-delà des apparences transitoires de celui-ci il aura senti, vu et vécu, la Réalité éternelle dont l'univers extérieur n'est qu'une émanation.

Un tel homme accède à des cimes d'une tellement émouvante beauté, que son intelligence se métamorphose miraculeusement en amour.

L'amour qui jaillit d'un cœur aussi vaste, revêt un caractère d'une telle transcendance, d'une telle sagesse, qu'il se transmue en la plus souveraine intelligence.

Le nirvâna n'est donc ni spécialement, intelligence, ni spécialement amour. Il résulte de la synthèse de ces deux pôles du Réel.

Une image pourrait nous faire comprendre davantage ce qui précède.

Lorsque la lumière blanche traverse un prisme, celui-ci la décompose et révèle dans le spectre coloré les nuances de ses diverses composantes.

Le prisme est un transformateur d'énergie. Mais l'homme est également un transformateur d'énergie, nous pourrions dire un prisme vivant. On pourrait comparer l'énergie universelle, ou l'essence profonde du monde, à la lumière blanche.

L'homme, étant un prisme vivant, fait subir à cette énergie de multiples transformations. Il la décompose en un certain sens.

Cette essence profonde révèle ainsi la nature de ses différentes composantes, qui ne sont plus des couleurs mais forment un « spectre psychologique ».

Les termes d'amour, d'intelligence, de conscience ont été donnés aux différents éléments formant ce « spectre psychologique ».

La lumière blanche est la synthèse, l'apothéose des différentes couleurs révélées par le prisme.

Elle n'est pas spécialement le bleu, ni le rouge, ni le vert. Elle conserve cependant le principe de sa « brillance », sans que celle-ci ne soit teintée par des coloris particuliers.

Dans l'expérience du nirvâna, l'homme accède à l'essence profonde des choses, qui, à l'image de la lumière blanche, n'est ni spécialement amour, ni intelligence, ni conscience de soi.

Comme la lumière blanche est la synthèse, l'apothéose indivisée de ses différentes composantes, ainsi, l'expérience nirvânique révèle la suprême homogénéité d'un état d'être dans le quel s'évanouissent toutes les distinctions opposant l'intelligence et le cœur, l'esprit et la matière.

Nous pourrions dire, par analogie, que lorsque l'homme accède au-dedans de lui-même, au flux initial de l'énergie qui l'anime et le soutient, il appréhende dans sa spontanéité première la flamme d'une réalité vivante et cependant rigoureusement homogène, indivisée.

Si, en partant du spectre coloré, nous parcourons un faisceau lumineux en sens inverse de celui dans lequel s'est opéré la décomposition du prisme, nous découvrons au-delà de celui-ci, l'unité indivisée de la lumière blanche.

Et de même, dans la mesure où l'homme est capable de se dépouiller de ses limites, de se dépasser, de s'effacer devant la réalité de profondeur qui forme l'essence des choses, il parviendra à la saisir, au dedans de lui-même, au delà de lui-même, dans son homogénéité première.

Nous pourrions également comparer les teintes particulière du spectre coloré aux différentes nuances caractérisant les multiples consciences de soi.

Et par contraste établir un parallélisme entre la pure blancheur de la lumière et la conscience sublimée de l'essence profonde des choses.

Mais si nous voulons être plus précis, plus sévère dans notre langage, nous devrions cependant nous interdire de parler de conscience, lorsque nous évoquons l'essence des choses et l'expérience du Nirvâna.

Nés dans le monde munis de la soi-conscience, nous sommes déformés par la nature de cette spécialisation.

La conscience telle que nous la concevons habituellement n'est qu'une dégradation de la plénitude de l'ETRE.

Elle n'en consiste qu'un reflet limité.

Le Nirvâna n'est ni l'inconscience ni la conscience. Il est infiniment plus. Il est l'état d'être par excellence de l'homme accompli, vivant dans l'émerveillement des plus hautes formes de l'intelligence et de l'amour.

La plupart d'entre nous concevons difficilement la possibilité de réaliser un état d'être absent de conscience de soi et cependant intensément lucide.

Nous sommes dominés par un préjugé qui nous fait supposer une équivalence entre l'affranchissement de la conscience de soi et l'anéantissement.

Ces différentes craintes ne sont que des excuses tacites encourageant le refus de se dépasser, de se donner.

Elles manifestent l'existence des résistances qu'offre l'ego à sa propre libération.

Ainsi que l'exprime le sage indou Bhagavan Maharishi « dans l'état sans ego  l'homme bien loin de se perdre se retrouve enfin, tel qu'il fût toujours, tel qu'il sera à jamais. Telle est la seule signification d'une authentique résurrection.

Résurrection qui n'est en tous cas celle de l'ego, et qui apparaît beaucoup plus comme une découverte de CE qui EST, de CELA qui n'a jamais cessé d'ETRE au cœur de ce qui passe.

Le « péché originel » ne serait que l'illusion mentale de la conscience de soi, dont l'homme s'affranchit par le « baptême » dans l'océan de lumière cosmique formant l'essence profonde des choses. Cette illusion — étant née dans le mental, lorsque l'homme « mangea le fruit de l'arbre de la connaissance » — ne peut être dissipée que par une forme souveraine de discernement où se trouvent étroitement unis l'intelligence et l'amour.

(à suivre.)  


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