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René Fouéré

SUR L'EXISTENTIALISME DE SARTRE (2)

Extrait du n° 58-59 de la revue Spiritualité (Septembre-Octobre 1949).


O a souvent reproché à Sartre d'avoir donné de l'homme une image répugnante, d'avoir mis cruellement à nu tout ce qu'il y a en lui de calcul, de bassesse, de lâcheté et de perversité. Son brutal réalisme a heurté violemment des esprits qui se faisaient d'eux-mêmes et d'autrui un portrait flatteur. Je ne cherche pas à nier qu'en ce qui me concerne, les peintures que nous fait Sartre de maints personnages de sa littérature ou de son théâtre, me causent un malaise insurmontable. Et la très large diffusion de pareilles peintures me paraît appeler de sérieuses réserves. Je ne saurais toutefois oublier qu'une conception trop idéalisée de l'homme ne va pas non plus sans de graves périls. Il y a des limpidités trompeuses et Krishnamurti lui-même a plus d'une fois parlé de la nécessité de remuer la vase profonde de cet étang que nous sommes et dont la fausse transparence au voisinage de la surface, dans les moments de repos, nous abuse. Il y a des gens qui ne savent pas pourquoi ils prennent tant d'intérêt à lire, dans les journaux qui vont complaisamment au-devant de leur curiosité, le récit détaillé des crimes des autres. Et, pour l'avenir du monde, il serait bon qu'ils le sachent; il serait bon qu'on leur fasse découvrir qu'ils sont en puissance ces criminels mêmes aux exploits desquels ils accordent une si malsaine attention; il serait bon qu'ils appellent enfin par son nom la trouble satisfaction qu'ils retirent de leurs lectures. Comment peut-on se délivrer de ses poisons intimes si on ne les a pas d'abord reconnus et inventoriés? J'écrivais récemment que c'est en prenant conscience de notre propre inhumanité que, paradoxalement, nous commençons à devenir humains.

Ce n'est pas tout. Ceux qui auront la patience de lire Sartre, de très près, auront le sentiment qu'il n'abaisse l'homme qu'en apparence par les descriptions qu'il en fait. Et je ne parle pas ici de l'occasion que Sartre fournit à son lecteur de s'affranchir de ses tares en lui en révélant l'existence. Non, il y a bien plus que cela dans la pensée de Sartre. Il y a l'idée d'une noblesse de l'homme qui se révèle au coeur même de ce que nous sommes tentés d'appeler, à la légère, sa bassesse et sa cupidité. Bien significatives sont à cet égard les lignes que Sartre écrit en manière de conclusion morale à l'exposé qu'il nous fait de sa psychanalyse existentielle: « La psychanalyse existentielle est une description morale, car elle nous livre le sens éthique des différents projets humains; elle nous indique la nécessité de renoncer à la psychologie de l'intérêt, comme à toute interprétation utilitaire de la conduite humaine, en nous révélant la signification IDEALE de toutes les attitudes de l'homme. Ces significations sont par delà l'égoïsme et l'altruisme, par delà aussi les comportements dits DESINTERESSES. L'homme se fait homme pour être Dieu, peut-on dire, et l'ipséité, considérée de ce point de vue, peut paraître un égoïsme; mais précisément parce qu'il n'y a aucune commune mesure entre la réalité humaine et la cause de soi qu'elle veut être, on peut tout aussi bien dire que l'homme se perd pour que la cause de soi existe. On envisagera toute existence humaine comme une passion, le trop fameux « amour-propre » n'étant qu'un moyen librement choisi parmi d'autres pour réaliser cette passion. » Et encore: « Toute réalité est une passion, en ce qu'elle projette de se perdre pour fonder l'être et pour constituer du même coup l'En-Soi qui échappe à la contingence en étant son propre fondement, l'Ens causa sui, que les religions nomment Dieu. Ainsi la passion de l'homme est-elle inverse de celle du Christ, car l'homme se perd en tant qu'homme pour que Dieu naisse. Mais l'idée de Dieu est contradictoire et nous nous perdons en vain; l'homme est une passion inutile. »

Inutile, peut-être, mais assurément grandiose et qui lui fait honneur. Ces textes de Sartre ont un accent étrangement sacrificiel et religieux, au sens le plus traditionnel de ce dernier terme.

Je suis d'accord avec Sartre quant à l'impossibilité où se trouve le Pour-Soi d'être à la fois pleinement soi et conscient de soi. Sur ce point, à mon sens, Sartre a vu profond et mis à jour une vérité première, dont les hommes mettront longtemps à se persuader. Est-ce à dire que la condition de l'homme soit totalement désespérée, qu'il n'y a de place que pour l'échec? Je ne le crois pas. Car, ce qui est au principe même de l'échec du Pour-Soi, c'est sa volonté d'être quelque chose. Et cette volonté s'alimente du sentiment qu'il a d'être présent à lui-même. Mais ne peut-on être conscience sans être conscience de soi, j'entends conscience réflexive, qui cherche à se prendre elle-même pour objet? Dans ce cas, le sujet cessant de s'apparaître à lui-même, peut devenir pleinement soi sans cesser d'être conscient. Je veux dire d'être purement conscient. C'est là me semble-t-il le sens même de la libération krishnamurtienne. La contradiction cesse parce que le moi a cessé, et le Pour-Soi, pour parler comme Sartre, devient fluidité totale, se déprend totalement de sa condition visqueuse. Cette réalisation, nous dit Krishnamurti, ne peut être obtenue généralement que dans un paroxysme de détresse et de solitude. N'est-ce pas ce que pressent Sartre quand il nous dit que la vie authentique, c'est-à-dire la vie de l'être qui réalise, qui assume pleinement sa liberté, commence au delà du désespoir? C'est cette vie authentique qui est aussi, aux yeux de Sartre, la vie véritablement morale. Krishnamurti disait récemment: « La vie recherchée positivement, en termes du moi et du mien, contient conflit et destruction. Lorsqu'on met fin à ce non-vouloir positif, agressif, la conscience de la peur, de la mort, du néant apparaît. Mais si la pensée peut s'élever au-dessus de cette peur, la dépasser, alors il y a l'ultime réalité ».

N'y a-t-il pas dans l'oeuvre de Sartre une description de cette conscience de peur, de mort, de néant, qui vient au moi lorsqu'il réalise son essentielle contradiction? Les ténèbres de Sartre ne sont-elles pas le seuil d'une condition lumineuse? Ajoutons que Sartre, dans la logique même de son analyse, s'élève à la conception d'un amour qui serait pur engagement sans réciprocité attendue, qui serait libre don et s'interdirait d'aliéner la liberté d'autrui, de transformer autrui en chose. C'est la conception même que Krishnamurti nous propose de l'amour.

Une critique de la conception sartrienne qui se voudrait radicale, se devrait, je pense, de rechercher comment surgit cette distance à soi-même qui est impliquée dans la conscience de soi et aurait à établir dans quelle mesure l'intuition que nous avons de cette distance, de ce recul, constitue la preuve valable, la garantie certaine d'une liberté sans limite. Élucider ce point serait une entreprise qui ne le céderait guère, en envergure, à l'entreprise même de Sartre.

J'estime avec M. Troisfontaines que Sartre s'aventure quelque peu lorsqu'il érige son en-soi en absolu et le coupe de toutes relations. Et qu'il s'aventure encore davantage en affirmant que cet en-soi est non-conscient, inerte et massif, simplement parce qu'il est autre que notre conscience. Certes, nous imaginons mal que l'encrier, dont l'unité est d'ailleurs purement artificielle, se pose des questions à son propre sujet, mais il se peut que notre imagination soit courte. Si l'encrier n'a pas d'unité naturelle, il n'en va pas de même des atomes qui le constituent, et nous n'avons aucune preuve certaine que ces atomes soient totalement dénués d'une forme au moins obscure de conscience individuelle. J'ajouterai que la plénitude de l'encrier ou de la chaise n'est, au regard du physicien moderne, qu'un vide quasi-absolu. Et je ne puis m'empêcher de voir, dans la façon dont Sartre considère les en-soi, une réminiscence d'un réalisme naïf, préscientifique, une sorte de remise en vigueur de ce mythe de la substance dans lequel Sartre ambitionne précisément de ne pas verser.

Je ferai observer encore que si la conscience est un néant au regard de l'en-soi, il ne s'ensuit peut-être pas qu'il faille voir en elle un néant absolu. Là où Sartre découvre un vide, les Hindous — le texte que j'ai cité plus haut en témoigne — voient une suprême réalité au delà des formes, c'est-à-dire au delà de la manifestation.

Quoi qu'il en soit, je tiens personnellement Sartre pour un penseur d'une exceptionnelle envergure, capable de soutenir la comparaison avec les plus grands philosophes du passé. Et ses adversaires, aux prises avec le formidable écheveau de pensées que constitue son ouvrage « L'Être et le Néant », auront assurément du fil à retordre.

Je me disais dernièrement que la raison n'a qu'un rôle modeste, mais précieux: celui d'être le balayeur qui balaie devant la porte de l'infini. Je crois que ce rôle est aussi celui de Sartre et que ceux qui l'accusent de ne projeter que poussière et gravats ne réalisent pas que si son oeuvre paraît tellement âcre, c'est parce qu'elle constitue une prodigieuse liquidation de valeurs qui sont mortes et que, par distraction, nous continuions de presser sur notre coeur comme si elles avaient encore été vivantes.

René FOUÉRÉ.


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