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SOMMAIRE

 

Le but de la vie


19 juillet 1930, Eerde

QUESTION. — Vous avez parlé hier du but de la vie. Nous comprenons que c’est de ce but de l’existence individuelle que vous parlez. Pouvez-vous développer l'idée que la vie pure ne peut avoir de but?

KRISHNAMURTI. — Naturellement la vie, l'action pure, la vie pure elle-même, la totalité, la somme de toute la vie n'a pas de but, elle est. Cette vie n'est pas d'un tempérament ou d'une espèce particulière; elle est impersonnelle. Aussi la vie ne peut-elle être comprise au moyen d'un tempérament, d'un sentier particuliers; elle est le Soi de toute chose. Mais entre ce Soi et la compréhension qu’en a l’individu, il y a l'existence individuelle, cette tare de la souffrance. Détruire cette individualité, cet ego qui réagit est le but de l'existence individuelle, de la vie avec un petit « v ». Au contraire, dans la Vie avec un grand « V », dans la Vie pure qui n'a plus de but, il n’y a pas de division, il n’y a pas de distinction entre la manifestation et la vie.

Pour l’individu qui est soi-conscient, il y a un but — réaliser complètement, sans qualités, attributs ni rapports spéciaux cette totalité qui existe par elle-même et qui est sa propre cause; mais dans cette vie-là, il n’y a pas de but. L'individu qui connaît la séparation est en plein dans l'effort (l’effort est imperfection) et pour lui en tant que fragment séparé de cette vie il y a un but. Il faut donc réaliser la réalité de ce Soi qui est être pur, qui est en toute chose, et, en le réalisant, remplir le but de la conscience individuelle séparée. La séparation est limitation, chagrin, douleur, effort. Et c’est dans la douleur, le choix, l’effort, une mise au point constante que l'existence individuelle doit tout le temps s'adapter à cette Vérité. Pour cela il faut qu'elle ait entrevu, qu’elle conçoive cette vie pure, cet être pur qui est la somme de tout effort, et par conséquent sans effort. C’est la somme du bien, un bien dans lequel il n’existe pas d’effort. Comprenant, réalisant cela, elle jettera à bas par l'action spontanée le mur de la séparation. Quand la réalisation, l’union avec cette vie est complète, il n’existe plus, le désir d’une existence séparée, l'homme est toute chose, il est la création, il est la perfection — sans tache, parce que la tare de l’individualité s’est évanouie.

Je sais que la plupart d’entre vous vont aussitôt penser qu’il s’agit d’une annihilation totale: Comment, direz-vous, peut-on atteindre cet état sans la destruction de l’existence individuelle? Du moment que vous adoptez ce point de vue, votre existence individuelle devient la chose la plus importante, tandis que, du point de vue de la Vie, l’individualité est imperfection, est un simple fragment de la totalité, et c’est parce qu'elle sent qu'elle n'est qu’une partie qu'elle cherche à s'accomplir, à se réaliser dans la totalité. Il faut mettre de côté l’idée que la vérité est le développement de l’individualité. Vous ne pouvez développer ce qui est, de par sa nature même, imparfait, comme c'est le cas pour l'individualité, mais vous pouvez le détruire peu à peu par une mise au point constante. C’est pourquoi, ce qui est d’une importance capitale, c’est ce que vous êtes maintenant, c’est pourquoi vous devriez mettre de côté toutes les théories philosophiques et métaphysiques. Ce qui importe, c’est votre manière de vivre, de vous conduire, d'agir, de choisir — et non de vous demander si le Soi existe ou si ce qui existe n’est pas le Soi, si c’est le moi qui progresse ou le non-moi. Qui se soucie au fond de ces théories? Ce qui importe, c’est que vous souffrez.

Quand un homme est livré au chagrin, il désire être libre, établir en lui la tranquillité et la paix; il a besoin de souplesse et d’ardeur et ces qualités ne peuvent être développées que par un choix incessant. Choisir c’est découvrir continuellement la vérité. On doit être tout prêt à une constante mise au point — sans se relâcher une seconde. Ce n’est pas une théorie pour moi parce que je l'ai fait moi-même. Je vous présente ces idées, vous pouvez les prendre ou les laisser. L'homme sage, l’homme qui souffre (et l’homme sage souffre parce qu’il ne cesse de lutter pour trouver) examine, analyse, arrive par la critique jusqu’aux principes fondamentaux et au moyen de cette critique, par un examen impersonnel, prend conscience de la réalité totale. (pp. 77-9)

Bulletin International de L'Étoile
(Extrait)

N° 1 Octobre 1930


10 Avril 1930, Los Angeles

POURQUOI faites-vous de vous-même un type? Pourquoi imitez-vous quelqu’un d’autre? Pourquoi suivez-vous l’autorité? Il ne peut pas y avoir d’autorité dans les choses spirituelles; il ne peut pas y avoir d’autorité en ce qui concerne la pensée et la croyance; ce n’est que l’expérience qui a de l’importance. L’expérience est le seul maître. Pourquoi alors faites-vous de vous-même un type, une machine? C’est parce que la crainte joue une part dominante dans votre vie. Vous avez peur de vos propres pensées, vous êtes dans l’incertitude; et alors vous cherchez des leaders en matière spirituelle. Lorsqu’on a le désir du réconfort, la crainte est née. La lutte produit soit la crainte, soit la compréhension.

Lorsque vous craignez la lutte, vous cherchez des refuges, vous comptez sur l’autorité dans les questions spirituelles, vous voulez qu’on vous dise ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est le succès et ce qui est l’insuccès. Mais lorsque vous avez le désir de comprendre l’immense lutte qui se poursuit vous ne vous courbez pas sous la crainte, et vous essayez de comprendre toutes les expériences qui viennent à vous.

Vivre conformément à un patron n’est pas avoir de la culture. Vous ne pouvez pas vous cultiver en vous conformant aux autres. Vous devez créer l’entourage qui convient afin que constamment l’individu lutte, choisisse, assimilant et rejetant, et qu’ainsi il croisse. L’individualité n’est pas une fin en elle-même, parce qu’elle signifie division; par le contact continuel avec la vie l’individualité essaye de renverser la barrière qui la sépare des autres. En d’autres termes l’individualité est constituée par les réactions que nous n’avons pas conquises. Les réactions créent des barrières et des divisions; mais celles-ci n'existent plus lorsque vous avez conquis vos réactions. C’est donc l'ego, l’individualité qui n’a pas transmué ses réactions, qui crée des barrières. Mais le « moi » véritable réside dans la région de la pure action, aussi, pour atteindre ce « moi », pour découvrir la pure action, il vous faut passer par le processus de la réaction, des attractions et des répulsions, des joies et des plaisirs, des souffrances et des extases et éliminer graduellement toutes les réactions jusqu’à ce que vous arriviez au centre de vous-même, à l’endroit d’où vous agissez, mais où il n’y a pas de réactions. C’est là le but de la vie.

C’est pourquoi la plus haute spiritualité n’est pas de se conformer à un patron mais d’être constamment en éveil en toute chose, dans les actes, les pensées, et les émotions, d’agir indépendamment des réactions. Vous devez créer en vous-même, par l’intensité du conflit entre l’émotion et la raison, le désir d’être parfaitement équilibré; mais pour parvenir à cet équilibre il vous faut passer par cette lutte extrême, vous ne pouvez pas l’éviter ou renoncer au monde. Lorsque vous êtes au degré le plus extrême de la lutte entre l’émotion et la pensée, en vous est né le désir d’être parfaitement équilibré, et vous commencez à l’être. Vous pouvez posséder beaucoup de livres qui expliquent toutes vos douleurs et toutes vos luttes, vos peines et vos plaisirs. C’est très facile d’expliquer les choses. Voilà ce que tout le monde cherche — une explication. L’homme qui est vraiment dans la souffrance cherche-t-il une explication? Si quelqu’un que vous aimez meurt, de quelle valeur sont pour vous les explications? Vous voulez avoir votre ami parce que vous êtes dans la solitude. La solitude ne peut pas être expliquée. Toutes les théories et les explications ne feront pas disparaître la solitude. Mais lorsque vous luttez vraiment dans la souffrance et que vous sentez cette souffrance dans ses profondeurs extrêmes, vous êtes en train de chercher la racine, la cause de la souffrance, et non pas l’explication de la souffrance. La souffrance devient alors un sol dans lequel vous devez croître, un sol qui nourrit et non pas une chose à éviter.

L’enrichissement de la vie par l'expérience continuelle est l’action pure, l'incorruption. Aussi ne devez-vous pas vous modeler sur un patron. Vous devez être le tout, vous devez tout embrasser. La pensée, qui est personnelle au début, évolue de plus en plus par l’expérience vers l'impersonnel, et lorsqu’elle est impersonnelle elle est intelligente. L’intelligence vous fait pénétrer dans ce monde de la pure conscience qui est la consommation de la vie humaine. Le but de la vie, le résultat de toute expérience est d'être parfaitement équilibré dans cette pure action; alors la vie est riche, pleine, complète, elle comprend tout; alors vos problèmes en tant qu’individu sont résolus et vous êtes capable de donner au monde ce parfum, cette compréhension qui est nécessaire au maintien de l’ensemble. (pp. 404-6)

Bulletin International de L'Étoile
(Extrait)

N° 10 Juillet 1930


25 Juillet 1930, Ommen

QUESTION. — Vous dites souvent que le but de la vie est le bonheur? ]e trouve, en avançant en âge, que bonheur et malheur perdent de plus en plus leur signification. Ils cèdent la place à la certitude, la réalité en comparaison desquels le bonheur et le malheur sont comme le flux et le reflux de l'océan. Cette réalité est mon but, quelle me rende heureux ou malheureux. Je crois que si on l'atteint, on est au delà du bonheur et du malheur. Ainsi, pourquoi dites-vous que le bonheur est le but de la vie? Ce n'est pas une simple question de mots.

KRISHNAMURTI. — La vie, comme telle, n'a ni but, ni dessein; mais l’existence individuelle a un but, qui est de réaliser cet être, séparé par « vous » et « je », en l'unité absolue de l’être où il n’y a plus de séparation entre sujet et objet. Vous pouvez appeler cette réalisation, bonheur, libération, intuition. Je me sers du mot bonheur, parce que l'état d’équilibre entre bonheur et malheur est purement négatif, tandis que l’état de félicité pure est positif. Il faut malheureusement se servir de mots pour donner un sens à ce qui ne peut être, malgré tous les efforts, décrit dans sa totalité.

Comment pouvez-vous décrire à un aveugle la beauté du soleil levant ou du soleil couchant? Vous pouvez essayer, dire: c’est la chaleur, c’est la lumière, mais la beauté réelle, il faut la voir. Ainsi les mots peuvent seulement servir de pont; j’emploie, avec une intention bien déterminée, des mots ordinaires en leur donnant un nouveau sens.

Pour moi, cet état de bonheur et de malheur en équilibre analogue au flux et au reflux de la mer, est une condition négative. Tandis que l'état positif est l’Etre — cette félicité qui est l'essence de tout bonheur et de tout malheur — et que vous n'avez pas besoin d'appeler bonheur, si vous ne le désirez pas. C’est la libération de toutes les entraves de l’émotion, de la raison; et cependant, c’est le but de la raison, de toute émotion, de toute pensée. Pour moi, cette félicité renferme tous les états de bonheur et ne dépend pas des variations de plaisir et de peine. Pour atteindre cette réalité la plus haute, il faut traverser le doute, la foi, la certitude, la réflexion sur soi-même, qui renferment bonheur et malheur, souffrance et joie, peine et plaisir, avidité, envie — tout, car ce ne sont que les degrés d’une échelle. Quand vous avez atteint le plus haut degré, vous ne dépendez plus des degrés inférieurs. Le plus élevé est positif; vous pouvez lui donner tel nom qu'il vous plaît. C'est pour cela que je suis disposé à céder devant n'importe quel nom, le nom importe peu. Ce qui importe, c’est cet état positif suprême, l’essence du positif et du négatif, la quintessence de toutes choses dans leur variété d’expression, leurs changements, leurs modes; c’est la Vie elle-même. (pp. 214-5)

Bulletin International de L'Étoile
(Extrait)

N° 3 Décembre 1930


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