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SOMMAIRE

 

L'action est l'instrument
par lequel la vie devient
consciente d'elle même


14 Février 1932, Ojai

IL existe une vie éternelle, dont vous avez tous eu, à quelques rares moments, une vision fugitive. Cette impression fugitive, chacun désire ardemment la rendre permanente. Or, cette réalisation de la vérité ne peut être rendue permanente que lorsque l'esprit perd tout ce qui le distingue. Les sens sont sous l’illusion qu’ils peuvent s'identifier eux-mêmes à cette réalité éternelle. Il n’y a pas d'identification. Si l'identification existait, vous seriez en train de transporter votre personnalité dans l’éternité, ce qui est impossible. Je veux dire qu'une conscience limitée, qui implique toujours un centre, une dualité, ne peut pas faire un avec l'éternel. L’infinie réalité, qui n’a ni commencement ni fin, qui est libre du temps, demeure dans l'homme en tout temps. Cette réalité, l’homme peut la réaliser, s’il lui donne tout son esprit et son cœur. Parce que j'ai trouvé cette vie éternelle, je voudrais vous montrer comment dissiper en vous-mêmes ce centre de conscience de soi. La conscience de soi recouvre et cache la réalité. En la dissolvant, en se libérant de ce centre de tout égoïsme, on dégage l’extase de cette vie en laquelle il n'y a point de divisions. Ceci ne peut être réalisé que par un grand effort de la part de l'individu. La plupart des personnes voudraient parvenir à cette condition de l'esprit — qui, elle, est sans effort, qui est la vie elle-même — sans faire un effort. Libérer l’esprit de toute particularité exige un effort vrai. Un effort réel, qui porte juste, est essentiel pour débarrasser l'esprit des idées fausses, des fausses croyances, et de tout ce que l'on s’imagine au sujet de ce qui est censé être la réalité ultime. Vous devez faire le suprême effort de devenir lucides. Vous devez pleinement vous rendre compte de vos actions, de vos pensées, de vos sentiments, et vous ne pouvez faire cela qu'en devenant conscients de votre action dans le présent et en ne vous retournant pas vers le passé. Ainsi vous vous libérez de la conscience de soi, qui est le passé. L’esprit ne peut se renouveler que lorsqu'il est complètement détaché du passé. Vous ne pouvez pas aller examiner le passé pour devenir conscients dans le présent; ce n'est qu’un esprit libéré du temps qui peut comprendre la béatitude de la vérité.

Votre effort en ce moment crée une confusion de plus en plus grande. Plus vous faites d'efforts, plus vous vous liez, plus votre esprit est surchargé, recouvert de nuages, pris dans un piège. Il s’emprisonne lui-même dans son propre effort, dans sa propre lutte. L'effort vrai est celui qui vous porte à devenir conscients dans le présent, c’est-à-dire à libérer l'action de tout égoïsme. Cet effort conscient dans le présent exclut le temps, il ne porte pas le centre de conscience de soi à s'agrandir. Cet effort vrai est donc essentiel.

La conscience de soi est le centre de l’égoïsme, elle est faite de qualités, d'attributs, d'oppositions. Dans l'effort que vous faites, vous essayez de vous évader d'une qualité dans une autre, mais vous n’essayez pas de vous libérer de toutes les qualités, donc de parvenir au non-effort. Votre esprit est surchargé de peur, donc vous essayez d'être brave. La bravoure contient la qualité de la peur. N'importe quelle qualité contient son opposé. Si vous avez peur, ne recherchez pas son contraire; cherchez la cause de la peur, qui est la division, l’individualité, la conscience que l’on a d'être soi-même. Alors vous vous libérez de cette lutte continuelle, qui s'appelle le progrès. L'effort existera toujours à moins que sa semence elle-même soit arrachée. La semence de l’effort est la limitation causée par le centre de l'égoïsme, qui est la conscience de soi. Pour dissoudre la cause de la douleur, la conscience de soi, vous ne pouvez pas avoir de motifs ni de stimulants. Pour comprendre l'action, l'esprit doit être libre de motifs, de croyances, d’idéals. L’entendement réside dans l'action libre de croyances.

L'homme vit par l'action, qu'elle soit pensée ou travail. Pour moi la pensée et le travail sont tous deux de l'action. Lorsque vous êtes dans l'extase de la pensée, il n'y a à cela ni stimulant ni motif. Lorsque vous êtes dans la profondeur d'un sentiment fort, toutes les croyances, les idées, les limitations sont balayées. L’homme se plonge dans le labeur à cause de la conscience de soi. Il espère se libérer de son égoïsme par des stimulants et des attractions. Je dis, au contraire, que vous ne pouvez pas vous libérer de ce centre de conscience de soi par des stimulants ou des croyances.

Un stimulant entrave la spontanéité de l’action. En lui il n'y a pas de joie. Vous ne faites que vous façonner à une croyance, et toutes les croyances sont des choses mortes. Pour agir en toute plénitude vous devez dissoudre le centre même qui crée les croyances. Ainsi vous devenez capable de vivre d’une vie plus riche, au lieu de compter toujours sur quelque chose qui vous guide et vous dirige. Cette plénitude de vie défie les complications des croyances. Pour comprendre l’expérience, pour trouver des valeurs vraies, vous ne pouvez avoir ni croyances ni motifs.

J'appuie tellement sur la pensée, parce que, pour moi, l’amour est sa propre éternité. C’est la pensée qui corrompt l’amour. Je ne parlerai pas de l'amour, qui est éternel. Il défie toute description, il n'a besoin d’aucune purification, d’aucune glorification, il est pour toujours libre du « vous » et du « moi ». Cet amour est perverti par l’esprit, avec ses particularités, ses distinctions, ses divisions. L'amour est éternel, éternellement constant, mais vous ne le réalisez que lorsque vous avez libéré l'esprit de la conscience de soi, centre de l’individualité.

La pensée et le sentiment sont constamment en guerre; ils se battent entre eux et s’efforcent de se maîtriser l'un l’autre. Par conséquent vous mettez la pensée de côté et vous essayez de la vaincre par l'amour. De cette façon vous séparez la pensée de son propre accomplissement. Lorsque la pensée est complète — lorsqu’elle est libre de sa propre création, la conscience de soi — alors seulement y a-t-il harmonie parfaite de l’esprit et du cœur. La pensée doit perdre, par l’action, par la pleine conscience de soi, sa propre particularité. La pensée doit perdre son objectivité, elle doit cesser d'être un simple spectateur. Si vous vous rendez compte le moins du monde de ce qui se passe en vous, vous savez que votre pensée est constamment en observation; elle crée l'objet. Ou plutôt, votre esprit crée la dualité, le « vous » et le « non-vous », les opposés. Tant que votre esprit est retenu prisonnier par sa propre conscience de soi, il y aura toujours un sujet et un objet. L'esprit doit perdre la notion de son propre centre. Vous n’êtes que l’observateur tant que votre centre de conscience de soi existe, tant que dans votre esprit existe une pensée égoïste, la dualité; et ce centre ne peut être dissous que par la pleine conscience de soi. Un esprit imparfait, bien qu’il puisse se consumer par un grand amour, demeurera toujours imparfait, et cette imperfection est la cause d'incessants conflits. Il n'y a harmonie que lorsque l'esprit a dissous son propre centre par l’action. Alors est l'extase, qui se renouvelle sans cesse elle-même, qui a vaincu le temps.

La volonté existe tant qu'existe le choix, qui est un effort; tant que vous avez à choisir entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, entre le faux et le vrai, la volonté existe. Lorsqu’il n'y a plus choix, lorsque la pensée est libre de la conscience de soi qui crée les distinctions, alors la volonté disparaît. Lorsque le désir, qui est la volonté, est retenu prisonnier à cause de l’égoïsme, alors l’action ne fait que renforcer la conscience de soi. Pour vous libérer de la cage de la conscience de soi, vous devez devenir pleinement conscient des fausses valeurs qui vous entourent, donc rompre avec elles. Pour découvrir les fausses valeurs, l'action doit être libérée des croyances, des stimulants, des idéals.

Si un idéal ou un stimulant, quelque noble ou magnifique qu'il puisse être, vous libère d'une cage particulière de fausses valeurs, vous avez encore le pouvoir de vous créer une autre cage. Un esprit qui n'a pas compris les vraies valeurs ne cesse de se créer une illusion, une cage autour de lui-même. Ce n'est que par un effort vrai, qui consiste à devenir pleinement conscient de soi dans le présent, c'est-à-dire à percevoir les vraies valeurs, que l'on peut faire disparaître le centre de l’individualité.

Pour agir Vrai, spontanément, avec cette intensité de vie, vous n’avez pas besoin d'une croyance qui vous pousse à l'action juste. L’action qui naît d’une croyance n'est pas spontanée, et en elle il n’y a pas de joie. L'imitation exclut le bonheur. Pour comprendre la vie, qui englobe tout, l'action doit être libérée de la conscience de soi. (pp. 20-4)

Bulletin de L'Étoile
(Extrait)

N° 1 Janvier-Février 1933


15 Mars 1931, Callander

QUESTION. — Si l'on possède l’harmonie intérieure, la nature des occupations extérieures a-t-elle de l'importance?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez acquérir l’harmonie intérieure sans la véritable action, essentielle, car elle dissipe sans cesse l’illusion que le « moi » est une conscience séparée. C’est ce que j’appelle la véritable action. Pour agir ainsi il faut être affranchi des habitudes de pensée traditionnelles qui conduisent à l’action irréfléchie. Vous devez être maître des conditions dans lesquelles vous êtes placé, elles sont extérieures et créées par vous-même. Ne vous imaginez pas, je vous en prie, que je veuille dire par là que vous devriez avoir une idiosyncrasie particulière, au contraire c’est une chose qui demande une pensée énergique, beaucoup de persévérance et de volonté. Mais la plupart d’entre vous préfèrent s’abandonner au courant, et notre civilisation vous aide à devenir un rouage dans sa machine qu’actionnent la cruauté, la bestialité, la guerre et la corruption.

Pour trouver ce que doit être votre action véritable qui vous permettra d’acquérir la plénitude intérieure de l’harmonie, l’équilibre de la raison et de l’amour, l’affranchissement du sentiment du particulier, il faut prendre pleinement conscience de vos habitudes de pensée traditionnelles ce qui demande de la résolution, du discernement et de l’indépendance de sentiment. (p. 21)

Bulletin de L'Étoile
(Extrait)

N° 1 Octobre 1931


24 Janvier 1932, Ojai

J’ESSAIERAI d’expliquer ce que j'entends par un esprit alerte. L’expérience est, en somme, la façon dont on répond aux incidents de la vie. Être alerte c’est être capable de distinguer entre l’action pure et les réactions, celles-ci pouvant être positives ou négatives. Une réaction positive est celle qui surgit de votre propre individualité intrinsèque, ou égoïsme; la réaction négative est suscitée par l’extérieur. Toute action qui n’est pas pure est une réaction, car, qu’elle soit positive ou négative, elle naît de la sensation. L’action pure, qui est libre de toute réaction, n’a ni motif ni stimulant, et est libérée du centre d’égoïsme. (p. 40)

Bulletin de L'Étoile
(Extrait)

N° 2 Mars-Avril 1932


28 Mai 1930, Ojai

BEAUCOUP de personnes cherchent l’inspiration, la compréhension, le bonheur en dehors d’elles-mêmes; mais ce n’est que chercher une satisfaction pour vos pensées et vos émotions qui n’ont aucun rapport avec votre vie réelle et votre action. La véritable sagesse doit découler de l’expérience. L’action est l’instrument par lequel la vie devient consciente d’elle-même. Par action, j'entends l’activité pure, qui jaillit de l'intérieur; une telle action seule est expérience, d’une telle action seule peut jaillir la sagesse.

Un grand nombre d'entre nous ont d'excellentes idées, d'excellentes théories, et les considèrent comme sagesse. A mon point de vue, ces théories sont inutiles. La vérité s’obtient par la lutte, et cette lutte est une lutte individuelle; c’est pour cela que j’insiste sur l’individu. C'est seulement par ses propres efforts qu’il peut se rajuster lui-même vis-à-vis de toutes les personnes et de toutes les choses autour de lui, et c’est la vérité en pratique. Savoir agir, c'est-à-dire mettre la vérité en action, naît de l'amour et de la pensée impersonnelle; c’est cette adaptation pleine de tact qui produit l'harmonie; c'est par l’action que vous mettez à nu les illusions de la vie.

L’illusion, comme je le disais l'autre jour, est la création du désir, et le désir dépend du choix. Choisissez donc avec soin, pour éviter l’illusion, choisissez l'essentiel.

Beaucoup de gens agissent d'après une idée préconçue de la spiritualité, ordinairement celle que leur a fourni la religion où le hasard les a fait naître. Toute action appuyée ainsi sur l'extérieur porte l’empreinte de la crainte. Considérez la colère, par exemple; quand vous vous sentez en colère, il ne vaut rien de la réprimer parce que tel ou tel Instructeur l’a dit. Votre tâche est de la comprendre et de la vaincre par la compréhension; mais pour une telle compréhension, il faut être libéré de la peur.

Vous mêlez toutes sortes de notions à votre idée de spiritualité. Vous imaginez que pour être réellement spirituel il faut jeûner, ne pas porter de vêtement ou subir des mortifications physiques variées; et vous faites peser sur vos actions toutes ces idées, bien qu'elles n'aient rien à faire avec la vie.

Pour atteindre la vérité, il faut agir et chaque action doit être motivée par un choix personnel; ce n’est qu’en choisissant, en voyant le résultat de votre choix, que vous pourrez la découvrir par vous-mêmes. (pp. 15-7)

Bulletin International de L'Étoile
(Extrait)

N° 1 Octobre 1930


22 Juillet 1930, Ommen

QUESTION. — Voulez-vous expliquer la nature de l'action?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, l’action est création; elle est la vie en train de créer. Ne considérez pas la création comme manifestation ou non-manifestation. La vie n’a rien à voir avec ces distinctions, elle est création, être, elle peut aboutir à la manifestation ou non. La vie est donc l’action qui crée — la création est à la fois objet et sujet tout en n’étant en elle-même ni l’un ni l’autre. La vraie création ne consiste pas à produire une fleur, une pierre ni même un individu, la vraie création consiste à être. L’action est la totalité de toute création. (p. 196)

Bulletin International de L'Étoile
(Extrait)

N° 3 Décembre 1930


24 Juillet 1930, Ommen

QUESTION. — Vous dites que « la totalité du temps existe dans un seul moment » et que « pour l’homme libéré le temps n’existe pas ». Cette dernière phrase, jointe à la première, veut-elle dire qu'il est possible de supplée au manque d'expérience personnelle par une réalisation intuitive? Comment est-ce possible, puisque vous dites aussi que « l'on n'acquiert une valeur véritable que par l’expérience »?

KRISHNAMURTI. — J’ai dit que pour l’homme libéré il n’y a pas de temps, mais pour l’homme qui souffre le temps existe. Vous attendez de l’avenir votre réalisation: vous avez l’idée que vous parviendrez quelque jour au but et ce jour est reculé indéfiniment à cause de votre indifférence et de votre manque d’énergie; vous le reculez parce que votre désir manque d’intensité, mais s’il est intense vous ne demandez plus à reculer cette réalisation; vous vivez chaque expérience et vous l’assimilez, vous en affranchissant ainsi. Pour vivre dans ce moment qui contient toute l’éternité (chaque moment est l’éternité entière), on doit posséder cette profonde concentration, cette réalisation de l’être intérieur où l’on parvient par une résistance incessante. On atteint alors cet état d’être sans effort qui n’est pas une condition statique de sommeil. Vous êtes. Vous êtes le tout. C’est alors que pour vous chaque moment est l’éternité car vous n’êtes jamais hors de ce moment, et parce qu’il renferme la totalité du temps vous ne vous occupez ni de l’avenir ni du passé. Essayez pour une fois de vivre avec cette concentration qui demande l’impersonnalité de l’être et votre affranchissement des efforts conscients pour devenir vertueux. Cet effort est possible à chacun s’il est soutenu par un désir impérieux. Ne cherchez donc ni discipline ni guide pour vous imposer cette concentration, mais examinez chaque expérience, chaque pensée. Le désir, dans son élan ardent, impétueux à la recherche du bonheur, fera régner en vous cette discipline de la concentration qui est la conduite pure. (pp. 204-5)

Bulletin International de L'Étoile
(Extrait)

N° 3 Décembre 1930


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